20.03.16

Rennes, le 20 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 20 mars 1916,
Chère Angèle,
Ces quelques mots pour vous dire que je suis bien arrivé à destination malgré que le train soit parti à 9 heures passées de Fougères. Mimile était à la gare comme de coutume. Je lui ai à peine donné une poignée de main. Je voudrais bien savoir ce que sa mère à dit de notre rencontre ?
Je tiens à vous remercier des violettes de votre jardin. Elles m’ont fait beaucoup plaisir et je les conservent précieusement comme souvenir.
Amand a roupillé presque tout le long du chemin. C’est intéressant de voyager avec lui. Au moins il ne nous casse pas la tête. Aussi à Vitré, j’ai été retrouvé les copains du 41ème.
Je ferai tout mon possible pour retourner à Fougères dimanche. Ce ne sera peut-être pas possible car le B. A. M. va avoir lieu cette semaine et comme il ne commence que vendredi ils seront encore occupés dimanche, ce qui fait que ceux qui sont libres, c’est à dire ceux qui ont leur B.A.M. pourront profiter des permissions du peloton. Une prochaine vous fixera définitivement.
J’ai repris ma vie ce matin sans trop avoir le cafard. J’ai été voir au bureau tantôt si c’était mon affectation définitive que celle de « bombardier ». On m’a répondu que non, mais que malgré cela j’allais suivre les cours de bombardier. Je voudrais bien être un peu plus vieux pour être fixé. Cà ne me sourit pas du tout d’aller dans les crapouillots (1).
Je ne vois pas autre neuf à vous raconter, sinon vous dire que j’ai été bien heureux des courts moments passés en votre compagnie.
Bonjour de ma part à Clément et à Pauline, ainsi qu’à toute votre famille.
Et au plaisir de recevoir de vos nouvelles au plus tôt.
Je vous envoie mille baisers affectueux.
Pierrot.

(1) Ndr : Larousse 1922 : Crapouillot : petit canon ou mortier employé dans la « guerre de tranchées ».

16.03.16

Rennes, le 16 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 16 mars 1916 (1),
Chère Angèle,
Votre lettre du 15 Mars me parvient. Je suis bien content que ma photo vous ai fait plaisir. Pour éviter les cancans de Reine, j’avais cru bien faire de l’envoyer à Clément. Autrement, vous l’auriez eue en même temps que lui.
Il n’y a pas de Fougerais avec moi. L’escouade se compose de Parisiens, Brestois et Nantais. Je suis seul d’un autre ville.
Je vais me faire photographier en tenue de sortie un de ces dimanches. Je vous l’enverrai aussitôt.
Rien de nouveau depuis ma dernière, sinon que j’ai repris l’exercice ce matin. Fort heureusement, car j’ai été interrogé en campagne par le lieutenant et lui ayant bien répondu, il m’a fait part de son contentement me demandant si j’avais eu des permissions. Je lui ai répondu oui naturellement, mais lui ayant exprimé le désir de m’en aller encore dimanche, il me l’a permis. Donc contrairement à ce que je vous avais dit dans ma dernière, je m’en irai dimanche en permission de la journée pour Parigné. J’arriverai sans doute à minuit. Dîtes à Clément que je le verrai vers 10 h place du Tribunal. Comme vous le voyez on ne sait jamais de que le lendemain vous réserve au régiment. 9à peut encore changer d’ici Dimanche. Fougères est encore consigné, on nous l’a lu au rapport ce matin.
Demain, nous faisons notre première marche avec le sac chargé. On verra ce que ça va donner. Nous avons environ 25 klm à faire.
J’ai reçu une lettre de Clément hier. Je lui ai répondu aussitôt.
Bonjour de ma part à Pauline et à votre famille.
Et en attendant le plaisir de vous revoir,
Je vous embrasse bien fort
Pierrot

(1) Ndr : Il y a deux lettres datées du même jour avec une partie du texte commune, mais deux informations différentes sur la possibilité d’une permission !

Rennes, le 16 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 16 mars 1916,
Chère Angèle,
Votre lettre du 15 Mars me parvient. Je suis bien content que ma photo vous ai fait bien plaisir. Pour éviter les cancans de Reine, j’avais cru bien faire de l’envoyer à Clément. Autrement, vous l’auriez eu en même temps que lui.
Il n’y a pas de Fougerais avec moi. L’escouade se compose de Parisiens, Brestois et Nantais. Je suis seul d’un autre ville.
Je vais me faire photographier en tenue de sortie un de ces dimanches. Je vous l’enverrai aussitôt.
Rien de nouveau depuis ma dernière, sinon que j’ai repris l’exercice ce matin. Demain, nous faisons notre première marche avec le sac chargé. On verra ce que ça va donner.
Il a fallu se lever ce matin à 6 h. Cà tirait dur. Il nous faut quelques jours pour s’habituer.
Au rapport hier, on nous a lu que Fougères était consigné et les villes des environs n’y étaient plus. Je n’y comprends rien.
J’ai reçu une lettre de Clément hier. Je lui ai répondu aussitôt.
Bonjour de ma part à Pauline et à votre famille.
Et en attendant le plaisir de vous revoir,
Je vous adresse mes plus affectueux baisers.
Pierre
Je ne peux malheureusement vous annoncer ma visite comme vous l’eussiez désiré. J’en suis bien puni. Comme encouragement à bien travailler, ce n’est pas trouvé.

15.03.16

Fougères, le 15 mars 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 15 mars 1916,
Cher Pierrot,
Merci de votre chère photo qui m’a fait bien plaisir. Quand dimanche Clément me fit voir la sienne, je me disais que moi aussi une m’aurait fait bien plaisir, mais je n’osais vous en parler car Clément me disait que vous n’en aviez qu’une. Enfin, je suis bien contente et vous remercie sincèrement.
Je ne trouve pas que vous êtes si mal photographié comme vous le dites. Au contraire je vous trouve charmant dans votre treillis et votre calot penché sur le côté de la tête ce qui vous donne un petit air crâneur.
Vous ne me dites pas si il en a parmi vous qui seraient de Fougères mais je pense que non, du moins je n’en ai pas reconnu. En général vous êtes tous très bien surtout celui qui est à votre droite est très gentil et comme vous il a le sourire.
Hier et aujourd’hui il y a soirée de gala au Ciné. Reine voudrait absolument y aller parce que ce sont les dernières, mais vous n’en doutez pas je suivrai vos bons conseils.
Je ne vois pas d’autre pour l’instant. J’espère que votre prochaine lettre va m’annoncer votre visite pour dimanche.
En attendant, recevez mon cher Pierrot mes plus affectueux baisers.
Angèle.

14.03.16

Rennes, le 14 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 14 mars 1916,
Chère Angèle,
Votre aimable lettre me parvient ce midi. Je l’attendais impatiemment. J’espère que Clément vous a remis la lettre et la photo que je lui avait adressée Bvard de Rennes pour vous. A propos que devient-il ? Depuis que j’ai été à Fougères, je n’ai pas eu de ses nouvelles. Vous serez bien aimable de l’attraper de ma part.
Dans ma dernière, je vous disais que je comptais m’en aller dimanche prochain. Je suis déçu. Pour plusieurs raisons je ne pourrai avoir de permission.
D’abord parce que j’ai été malade et reconnu ce matin à la visite pour une bronchite légère. Je suis exempt de service pendant 2 jours. En conséquence le sergent m’a dit qu’il serait bon que je me repose pendant quelques dimanches et qu’il serait inutile de demander des permissions avant 15 jours car je n’en aurait pas. C’est le seul remède du régiment. Il faut avoir une bonne tête pour ne pas se révolter.
Ensuite, plusieurs bleus (47 je crois) ayant sortis dimanche avec des fausses permissions, d’ici quelque temps on ne va plus accorder de perm. de la journée. Un dénommé Renard de Fougères va passer le conseil de guerre pour être allé samedi et dimanche à Fougères et ce malgré les ordres contraires du sergent. Il est en prison.
Le sieur Almin est consigné jusqu’à dimanche soir et privé de perm. pendant un mois pour être sorti sans autorisation. Jusqu’ici il avait eu de la chance, sa jolie voix l’avait mis bien avec les gradés mais je crois que ça change.
Vous voyez d’ici si ça tombe les punitions.
A partir de vendredi, réveil à 6 h et on commencera l’exercice à 7 h jusqu’à 10 h ½. Ensuite de 12 h  à 17 h et pour finir étude de 18 h à 20 h. Cela fera des journées bien remplies.
Nous avons commencé à charger le sac. Nous manœuvrons avec tout le linge moins les capotes (1). Ca commence déjà à se faire sentir comme poids. En résumé, cela devient de plus en plus dur et plus « barbant ».
Non sincèrement je n’exagérais pas dans ma précédente. Bien au contraire, j’étais loin de la vérité. Je suis bien heureux que vous continuiez à m’écrire, j’en attendais pas moins de vous.
Alors la bague, non pardon, Amand, n’est pas venu dimanche, c’est bien regrettable. Je crois qu’il fait « poirauter (2) » Reine un peu. Cela fait 2 dimanches qu’il devait venir.
Je vois que vous aviez encore des idées noires en écrivant votre lettre. Que vous avez grand tort de vous faire de la bile. Cela ne vous avance à rien.
En effet, Reine a grand tort d’être jalouse. Et jalouse de quoi, elle n’en sait rien. N’a-t-elle pas ce qu’il lui faut avec Amand. Elle aura la fortune. Vraiment elle devrait se trouver heureuse. Mais je crois bien que c’est l’argent d’Amand qu’elle aime plus que lui-même. Drôle d’amour que j’ai du mal à comprendre. Enfin, elle fait pour elle.
J’espère que vous avez fait une bonne promenade dimanche. Tant qu’à moi, je suis sorti de la caserne à 11 heures, j’ai été au théâtre, on y jouait une pièce assez amusante « la femme à Papa (3) ». Ensuite, j’ai été au cercle des soldats lire jusqu’à 6 h ½ et ai terminé ma journée par un bon souper au restaurant. Comme vous le voyez, c’était plustôt monotone. Chaque fois que je reste à Rennes, je me barbe. Dimanche prochain, s’il fait mauvais temps, j’irai toute la journée lire au cercle antialcoolique, c’est encore là que je me plais le mieux. Ceux qui trouvait Rennes si intéressant n’était pas de mon avis. C’est dégoûtant simplement.
Bonjour de ma part à Pauline et au plaisir de recevoir de vos nouvelles.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre.
41ème 28cie P. des E.C. – Caserne Mac Mahon (4)

(1) Ndr : Larousse 1922 : Capote : Redingote à l’usage des soldats : la capote est la tenue de campagne de l’infanterie française sauf pour les zouaves et les turcos.
(2) Ndr : (mal orthographié dans la lettre) Larousse 1922 : poireauter ; Arg. : attendre longtemps.
(3) Ndr : Opérette de Florimond HERVE (1825-1892) sur un livret de MM. Albert Millaud & Alfred Hennequin.
(4) Ndr : Il s’agit du 41ème régiment d’infanterie, 28ème compagnie, Peloton des Elèves Caporaux à la caserne Mac Mahon

12.03.16

Fougères, le 12 mars 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 12 mars 1916,
Cher Pierrot,
Reçue votre charmante lettre du 9 Ct et vous remercie sincèrement. Je vois que vous vous moquiez de moi, vous exagérez un peu. Non certes je suis loin d’avoir toutes les qualités que vous appréciez. Mais franchement, je suis trop bonne aussi j’en suis la dupe. Mais quoique Reine en dise, je continuerai à vous écrire comme par le passé car moi aussi je suis comme vous, j’attends vos lettres impatiemment. L’autre jour dans une discussion avec Reine à ce sujet je lui ai dis franchement que j’avais plus d’estime pour vous que pour Amand aussi vous pensez si elle était furieuse. Elle s’attendait qu’il serait venu en permission aujourd’hui mais elle a eu une désillusion, remarquez que ce n’est pas pour lui, c’est la bague qu’il lui a promis qu’elle attend, elle le dit franchement. Ah ! le pauvre. C’est le cas de le dire, l’amour est aveugle car moi aussi je m’en suis aperçu mais trop tard hélas ! Quant à Reine, ce qui la fait jaser ainsi c’est la jalousie car depuis que vous m’avez offert mes boucles d’oreilles je crois qu’elle a un peu de jalousie sur moi, cependant elle a grand tort.
Clément m’a fait voir votre chère photo, vous êtes très gentil en treillis et de plus j’espère que vous avez le sourire.
Votre copain de la classe 17 M. Gaigne est en permission. Il est très bien dans son costume d’artilleur, il fait de la fantaisie vraiment, il n’a pas l’air d’un bleu. J’en ai vu aussi plusieurs du 41ème, entre autres M. Almin. Je ne vois pas pourquoi il a plus de permission que vous. Il doit y avoir de l’injustice là comme ailleurs.
Je termine car nous partons se promener. Il fait si beau que c’est le moment d’en profiter. Je pense que vous aussi mon cher Pierrot vous allez faire une bonne promenade, malgré qu’elle ne soit pas aussi agréable pour vous que celle de dimanche dernier.
Le bonjour de la part de Pauline.
En attendant de vos nouvelles.
Une amie qui ne vous oubliera jamais.
Angèle

11.03.16

Rennes, le 11 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 11 mars 1916,
Chère Angèle,
Ces quelques mots pour vous envoyer ma photo avec mon escouade. Nous avons été pris hier après la soupe. Je suis plutôt mal photographié, il est vrai que c’est du bon marché. J’en ai envoyé une à Clément mais pas à Emile, il est donc inutile de lui faire voir.
Reine va sans doute encore se demander ce que je peux vous dire, en voyant les deux lettres successives. Mimile me dit qu’Amand vient demain. Il apportera sans doute sa bague alors Reine sera à son affaire. Je regrette bien de ne pas me trouver là pour rigoler un peu.
Demain dimanche j’irai au théâtre. J’ai une place de retenue. Cela me fera passer le temps. Il se pourrai que je puisse avoir une fausse permission de la journée pour dimanche en huit. Une prochaine vous le dira.
Bonjour de ma part à Pauline ainsi qu’à toute votre famille et au plaisir de recevoir de vos nouvelles.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre
Réflexion faite, j’adresse cette lettre à Clément qui vous la remettra. Je lui dis que la photo est pour Pauline.

09.03.16

Rennes, le 9 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 9 mars 1916,
Chère Angèle,
Votre charmante lettre me parvient ce midi. Je vous en remercie beaucoup.
« Je viens encore vous ennuyer » me dites-vous. Comment pouvez-vous croire une pareille chose. Je croirais plutôt que c’est moi qui vous ennuie.
Soyez bien persuadée que cela me fait le plus grand plaisir de recevoir de vos nouvelles et pourquoi ne pas parler franchement, je les attends impatiemment.
Je serai bien peiné de ne plus en recevoir. Comme vous le dîtes, moi aussi je me sens moins seul, cela fait bien plaisir de savoir que quelqu’un pense encore à vous.
Aussi, malgré de qu’en pourra dire Reine, je compte recevoir aussi souvent que par le passé vos charmantes lettres. J’abuse peut-être de votre bonté mais je vous en serai toujours reconnaissant.
Et puis n’est-ce pas faire son devoir de bonne petite Française que de réconforter les futurs poilus. Je dois reconnaître que vous faîtes bien le vôtre.
Je vois d’ici les boniments que l’on doit lancer chez vous ? Et j’en sourit ?..
En effet, cela a dû intriguer Reine de nous voir arriver ensemble samedi soir. Curieuse va !… Pourtant il n’y avait pas de quoi. Remarquez bien que d’avance j’avais bien pensé que l’on vous en causerai. Cela n’a pas raté. Enfin, bref, j’espère que les racontars de Reine ne serviront à rien sinon à alimenter notre conversation.
Mais malgré cela, si de vous écrire vous occasionnait des ennuis, je suivrait vos instructions sans murmurer. Croyez bien que je serai désolé d’être encore cause de nouveaux ennuis pour vous. Vous en avez déjà eu et en avez encore assez sans que je n’en ajoute d’autres.
Je ne me suis pas aperçu de carnaval. Je n’y ai même pas pensé. La bande Bestin et Cie a manqué de beaucoup de tact car ce n’est pas le moment de faire le paillasse. La caserne leur ferait bien du bien.
C’est la grande école de la vie. On y apprend bien autre chose que la manœuvre. C’est surtout moralement que l’on s’y instruit. Je sais que tant qu’à moi, cela m’a bien changé et que revenant dans la vie civile je ne ferai plus les fautes que j’ai fait d’antan.
Semaine calme comme exercice. Le départ de la majeure partie de nos instructeurs ayant eu lieu ce jour, ils nous laisse un peu de liberté cette semaine et je vous prie de croire que nous en avons largement profité.
Le début de la semaine a été bien vilain mais depuis hier le temps a changé et c’est par un vrai soleil de printemps que nous avons manœuvré aujourd’hui.
Vous remercierez Pauline de sa très flatteuse appréciation de mon costume. N’exagérons rien, je me mets le plus proprement possible, sans plus. Vous lui direz de ma part qu’elle ne changera pas, toujours aussi moqueuse, mais à part cela la plus gentille des jeunes filles, après vous naturellement car pour moi vous vous classez au premier rang. Vous êtes si charmante à tout point de vue que sans mentir on pourrait chercher loin pour en trouver comme vous. Beauté, caractère le meilleur que l’on puisse demander. Vraiment la nature ne vous a pas été ingrate et j’appelle veinard celui qui aura su vous apprécier à votre juste valeur. Quel qu’il soit, jamais il ne vous vaudra. En résumé, voici mon opinion en 2 mots, vous êtes un vrai trésor. Ceci dit sans vous « charrier ». C’est mon humble et sincère opinion.
Voilà quelque chose que je ne voudrai pas dire à Reine. Elle a descendu d’un cran dans mon estime.
Je termine en vous embrassant encore plus fort que de coutume.
Pierre

08.03.16

Fougères, le 8 mars 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 8 mars 1916,
Cher Pierrot,
J’ai été très surprise en recevant votre charmante aussi vite et en ait été très heureuse. Cependant, on me l’a donné qu’hier soir. Je crois que maman l’a fait un peu pour me taquiner et malgré cela je viens encore vous ennuyer comme me dit Reine. Elle trouve que je dois vous embêter à vous écrire aussi souvent et se demande ce qu’on peut se dire. Elle a même trouvé à redire pourquoi je vous accompagnai samedi soir à venir chez nous, mais elle ne me surprend pas car je m’en doutai.
Je ne crois pourtant pas que je vous ennuie, car je ne sais si vous êtes comme moi, mais il me semble que je suis moins seule et par moment je suis bien heureuse de recevoir vos chères lettres pour me réconforter.
Hier, pour le carnaval nous avons fermé à 5 h ½ et Clément a eu congé l’après-midi. En effet de distractions, il n’y avait pas de changement aux années précédentes, à part M. Bestin et Cie qui faisaient les paillasses (1) . Il y en avait un parmi eux qui était déguisé en apache et qui faisait la main qui étreint. Je n’ai pas pu les reconnaître.
Et vous mon cher Pierrot, je pense que vous vous êtes bien amusé malgré que le temps n’était guère favorable.
Je ne vois pas d’autre pour l’instant. Bien le bonjour de la part de Pauline. Dimanche, j’avais oublié de vous dire qu’elle vous avait trouvé très gentil dans votre costume de militaire, ce qui est bien la vérité sans vous flatter.
En attendant de vos nouvelles.
Je vous embrasse bien fort.
Angèle

(1) Ndr : Larousse 1922 : personnage du théâtre populaire de Naples, dont le rôle et le costume se rapprochent de celui de Pierrot. Par ext. Bouffon des théâtres forains qui joue les bas comiques dans les parades.

06.03.16

Rennes, le 6 mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 6 mars 1916,
Chère Angèle,
Ces quelques mots pour vous aviser que je suis bien arrivé à destination sans encombre. Tout c’est bien passé à la gare et personne n’a fait d’objection. Tout est donc pour le mieux.
Ce matin, j’ai le cafard. C’est pour aider à le passer que je vous écris. J’ai déménagé et suis dans la première section. Vous parlez d’un fourbi, changement de décor toutes les semaines. En fait de changement de décor, c’en est un avec hier. J’avais bien passé mon après-midi, nous avions bien ri et le temps était avec moi pour une fois. Et puis ce matin, c’est la réalité. Hier, c’était un rêve, trop court hélas, aujourd’hui, réveil, je retombe en face du régiment avec ses « agréments ».
Il est 9 heures. Personne ne s’est encore occupé de nous. C’est extraordinaire. Auraient-ils l’intention de nous laisser reposer et de supprimer l’exercice le lundi, ce serait trop beau.
Mimile était à la gare hier soir, cela m’a fait grand plaisir !!!
J’espère que votre santé est toujours bonne.
Tant qu’à moi, suivant ce que nous allons faire je serai bien portant ou malade. Mon rhume se passe un peu.
Bon souvenir à votre famille et bonjour à Pauline et à Clément.
Je ne vois pas autre chose pour l’instant.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre

03.03.16

Fougères, le 3 mars 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 3 mars 1916,
Cher Pierrot,
Votre lettre me parvient à l’instant et vous remercie sincèrement.
C’est convenu, je vous attendrai samedi soir jusqu’à 8 h ½, si à cette heure là vous n’êtes pas arrivé, ce sera je l’espère pour Dimanche matin. Je n’aviserai personne de votre arrivée, ils pourraient quelquefois aller vous attendre et je préfère vous voir seul et surtout je ne voudrais pas qu’Emile vous voit car je crois qu’il y a à s’en méfier, malgré que cela m’est égal mais il vaut mieux éviter les cancans car il y en a encore eu ces jours-ci. Je vous le raconterai samedi si j’ai le bonheur de vous voir.
Pour l’affaire des lettres tout s’est bien passé. Emile vient très rarement chez nous, donc maman n’a pas eu l’occasion de lui en causer.
Donc à samedi soir. En attendant, je vous embrasse bien fort.
Angèle

01.03.16

Rennes, le 1er mars 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 1er mars 1916,
Chère demoiselle Angèle,
Je m’empresse de répondre à votre charmante lettre du 29 dernier.
Mes névralgies sont calmées fort heureusement, mais dimanche j’ai pris quelque chose. Je vous prie de croire que je ne me suis guère amusé. J’ai été trouvé Louis Chantrel à sa caserne et comme il ne pouvait sortir je suis resté avec lui depuis 10 h du matin à 2 h ½. Ensuite, j’ai été voir l’équipe de football de St Louis de Gonzagues qui matchait à Rennes et suis rentré au quartier après avoir pris un bon souper qui m’a fait tous les biens, surtout que je n’avais rien pris depuis le matin. De plus j’avais une cafard « kolossal », ce qui n’était pas fait pour calmer mes nerfs. Enfin c’est passé et la est le principal.
Nous avons toujours un temps épouvantable aussi je tiens un rhume bien soigné . Aujourd’hui, nous avons fait du service en campagne. Ce n’était pas intéressant de courir dans les prés. Nous avions de l’eau jusqu’à mi-jambe par endroit. C’est parait-il pour guérir tous les rhumes. Les malades augmentant dans des proportions tellement grandes qu’à partir de cette semaine tous ceux qui se portent malades dans la semaine ne peuvent pas sortit le dimanche. C’est un bon moyen pour nous empêcher de se plaindre. Pour ma part, je sais que je ne me porterai qu’à la dernière limite. Il est vrai que je n’ai pas trop à me plaindre au point de vue santé, à part les dents et un peu de fatigue, cela va. Mais il y en a d’autres qui sont bien triste.
J’ai demandé une permission de 24 heures pour dimanche. Comme Fougères n’est pas déconsigné, du moins d’après le bureau du 41ème, j’ai demandé pour la Chapelle Janson avec permission de descendre à Fougères. Je ne compte guère l’avoir mais enfin il faut bien essayer. En ce cas j’arriverai par le train et vous attendrai vers 8h ¼ près de l’épicerie Gérault, rue du Tribunal. Si à 8 h ½ je n’y suis pas, c’est que je n’ai pu avoir de perm.
Nous entrons dans la période du vrai service, parait-il. On nous a dit qu’à partir de lundi, il faudra mettre de la bonne volonté parce que ce sera plus dur . Je voudrais bien voir ce qu’ils nous ferons faire. Si c’est plus dur, ils nous « esquinterons ». Pour nous donner une bonne idée de la discipline, on distribue les permissions à tort et à travers, prison, salle de police et surtout consignes tombes drû comme la grêle. Au moins la moitié y ont passé ? Jusqu’ici j’y ai coupé, mais mon tour pourrait bien arriver. Et ce pour des riens naturellement.
Ah que c’est beau et surtout intelligent le régiment !!!
Je crois que fin de la semaine prochaine on va nommer des 1ers jus. A eux tout le bonheur.
Je ne pourrai avoir de perm de 48 h avant Pâques. Là, parait-il, nous aurons 4 jours ? Qu’il vienne donc vivement.
Je ne vois pas autre chose de nouveau pour l’instant.
Vous serez bien aimable de souhaiter le bonjour de ma part à la pauvre Pauline et à Clément ainsi qu’à toute votre famille.
Espérant avoir l’heureux plaisir de vous voir samedi soir.
Je vous embrasse bien fort.
Pierrot
PS Qu’est devenue l’affaire des lettres. Je n’avise ni Clément ni Emile de ma visite probable. Vous le ferez si vous le jugez utile.

29.02.16

Fougères, le 29 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 29 février 1916,
Cher Pierrot,
Reçue votre lettre du 26Ct et vous en remercie bien sincèrement. Je vois, mon pauvre Pierre que vous êtes comme moi, vous n’avez pas beaucoup de chance avec vos dents, mais si vous pouviez vous procurer un cachet de Kalmine ça vous calmerait un peu la douleur.
Ah ! oui je sais ce qu’en dire malgré qu’en ce moment j’en souffre pas de trop. Il n’y a que pour manger, il m’est impossible de manger quelque chose de dur, mais on m’a renseigné un homme qui doit habiter St Sulpice qui les guérit en 24 heures. Mais il faut avoir mal car il ne soigne que pendant la douleur. Il prend 30 cent. par dent, voyez que ce n’est pas cher. Il parait qu’il en a guérit plusieurs. Je ne sais ce que c’est que ce sorcier, quand même j’essaierai car je suis trop ennuyée de souffrir. Quant à vous ce doit être ce mauvais temps qui vous occasionne ces névralgies. Ah comme vous devez être malheureux, vraiment on ne devrait pas vous faire l’exercice par ce vilain temps. Je vous assure que je vous plains sincèrement, mais malheureusement on ne vous soulage pas et quand il faut penser à ces pauvres soldats des tranchées qui sont dans l’eau et la neige jusqu’aux genoux. Ah : les pauvres malheureux aussi eux. Vraiment on ne peut s’arrêter à cette idée-là et quand donc viendra l’heure de leur délivrance.
Dimanche dernier, je suis allée au ciné avec Reine et Amélie. C’était assez intéressant. La salle était comble, heureusement que des militaires nous ont donné leurs places car autrement je ne sais comment nous aurions fait. Mais ça ne valait pas les soirées passées ensemble. Espérons que la prochaine fois, nous serons en votre aimable compagnie, car enfin voila carnaval qui approche et je pense qu’on vous accordera tout de même des permissions surtout que de tout côté on dit que Fougères est déconsigné et ce qu’il y a de bizarre, c’est que tous les jours, il arrive des permissionnaires.
Rien autre chose pour l’instant.
Je pense que dans votre prochaine lettre, vous allez me dire que vous êtes guéri.
Bien des choses de la part de Pauline.
En attendant l’heureux jour de vous revoir, je vous envoie mille baisers.
Une amie sincère.
Angèle.

26.02.16

Rennes, le 26 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 26 février 1916,
Chère demoiselle Angèle,
J’ai bien reçu votre charmante et vous en remercie bien sincèrement. Je me suis renseigné au bureau et on m’a répondu n’avoir aucun ordre de déconsignation pour Fougères et qu’il n’y avait rien à faire tant que l’ordre n’aura pas été lu au rapport. C’est mettre ma patience à dure épreuve mais puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, je suis bien obligé de me résigner.
Je ne sais ce que je vais faire demain mais si je souffre autant que depuis 24 heures par les dents, je ne sais ce que je vais devenir. Vous savez ce que c’est puisque vous y êtes pincée plus souvent qu’à votre tour. J’ai des névralgies qui me prennent toute la tête.
C’est sans doute l’effet du froid que nous subissons depuis quelques jours. Ce matin nous avons manœuvré dans la neige. Vous pensez si nous avions chauds.
Depuis une huitaine, nous sommes un peu mieux comme nourriture. Heureusement. Nous avons changé 3 fois de menu dans la semaine et avons 1 quart de vin par jour. Vous voyez si on est bien. Après ce que nous avions au début, nous nous trouvons heureux.
Emile m’a écrit me répondant à ma dernière dans laquelle je lui recommandais de tout prendre sur son dos. Il me dit s’être entendu avec Clément. J’espère que tout ce passera pour le mieux. Mais c’est une 3ème bonne leçon qu’il faut que je retienne.
Clément ne m’en a pas encore causé, mais je l’attend. Je vais lui passer un bon savon. « En attendant, je vous prie de lui dire un grand bonjour de ma part. »
Espérant que le prochain dimanche je pourrai quand même aller vous voir.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre

23.02.16

Fougères, le 23 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 23 février 1916,
Cher Monsieur Pierre,
Reçu vos lettres des 21 et 22 Ct. Je m’empresse d’y répondre car on vient de m’apprendre que Fougères n’est plus consigné maintenant. Je ne vous le donne pas comme fait certain, c’est un major qui a du le dire, mais vous pouvez peut-être vous en assurer. Enfin, vous pouvez vous être certain que le plus tôt possible que vous pourrez vous en venir me fera toujours plaisir. Moi, je n’irai pas écrire à vos chefs pour que vous n’ayez pas de permission, je ferai plutôt le contraire.
A propos des fameuses lettres, Clément le sait, je le lui ai dit mais vous le connaissez, il s’en f…. Quant à Emile, il est venu chez nous et maman ne lui a rien dit, mais il ne perd pas pour attendre, c’est son tour d’y passer. Ce n’est vraiment pas sérieux non plus, aussi je l’ai attrapé ce matin pour avoir écris de pareilles choses et les lui ai brûlées. Vraiment ces fameuses lettres sont fatales.
Rien de nouveau par Fougères.
Pauline vous souhaite le bonjour.
Recevez d’une amie sincère les meilleurs baisers.
Angèle

22.02.16

Rennes, le 22 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 22 février 1916,
Chère demoiselle Angèle,
Votre lettre du 20 courant me parvient à l’instant. Je m’empresse d’y répondre. Sitôt que Fougères sera déconsigné, je ferai mon possible pour m’en aller, mais d’ici là ce n’est guère facile, d’autant plus que les patelins comme Romagné sont également consignés. Tant qu’à arriver le samedi soir, je ne pourrai le aire qu’ayant une permission de 24 heures et je ne compte pas en avoir avant 1 mois. S’il ne dépendait que de moi je serais rentrer à Fougères tous les samedis. C’est le moment de dire que je ne m’appartiens plus. « je ne suis plus à moi. Je ne suis plus à personne, je suis à la France ». On se charge de nous le prouver.
J’ai bien noté ce que vous me dîtes au sujet de Pauline. Puisque cela lui occasionne des ennuis, je verrai à ne plus lui écrire du tout. Heureusement que ce n’est pas le même cas pour vous. Malgré cela, vous ne manquerez pas de lui dire bonjour de ma part. Dites lui de prendre le temps comme il vient sans se faire de bile. Elle aura sous peu des jours meilleurs.
Tant qu’à moi, je me vengerai certainement de tout ce que me font les familles G. et B. Je serai patient tant que cela pourrait vous occasionner des ennuis, mais du jour où vous n’aurez plus rien à voir avec ces gens là nous aurons une explication peut-être orageuse.
En effet, j’ai eu tort de donner la lettre dont vous parlez à Clément. C’est-à-dire que je lui ai rien donné. C’est tout simplement les mêmes lettres que m’avait donnés Emile et que je lui avait repassées. Il en avait tiré plusieurs exemplaires et en avait donné à Clément et à Amand. Je dirais à Mimile que s’il cause de moi pour cette affaire-là, je cesserai toute relation avec lui. Je ne vais pas en parler le premier à Clément, mais il est certain qu’il m’en causera tôt ou tard, mais il recevra sur les doigts pour lui apprendre à avoir de l’ordre.
Je vous ai écrit hier et ne vois pas autre chose à vous dire pour l’instant.
Recevez, chère demoiselle, mes meilleurs baisers.
Pierre.

21.02.16

Rennes, le 21 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 21 février 1916,
Chère Demoiselle Angèle,
Contrairement à ce que je vous avais dit, je n’ai pu aller à Fougères dimanche dernier et je ne sais quand je pourrai m’en aller car on nous a avisé que Fougères étant consigné aucune permission n’était plus accordée pour la ville et les environs. Je le regrette bien mais malheureusement je ne puis rien y changer. J’espère que vous avez bien reçu ma dernière lettre de mercredi dernier.
Clément m’a dit que vous aviez peur et Pauline plus que vous encore que j’écrive à M. Guilloux. Rassurez-vous, pour vous, je ne le ferais pas malgré mon grand envie.
J’ai été bien content de savoir Clément réformé. Il est tranquille maintenant car il faut bien espérer que dans un an la guerre sera tout de même terminée. J’ai attendu à vous écrire à aujourd’hui croyant recevoir de vos nouvelles.
J’espère que maintenant vous êtes complètement guérie et que vous serez longtemps sans souffrir de ces sales dents.
J’ai reçu ce matin la Chronique par Mimile. J’y ai vu le compte-rendu de la soirée de mardi dernier et ai remarqué les félicitations du numéros J.
Ici, toujours la même chose. Nous continuons à manœuvrer en augmentant progressivement l’importance des exercices. Tous les jours je suis bien heureux d’avoir fini. Vous pouvez croire que je dors bien.
Nous allons commencer les tirs cette semaine. Cela m’intéressera
Bien le bonjour de ma part à Pauline.
Mes meilleurs souvenirs à toute votre famille.
Je vous envoie mille baisers.
Pierre

20.02.16

Fougères, le 20 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 20 février 1916,
Cher Monsieur Pierre,
J’ai reçu vos deux lettres et je vous remercie sincèrement. Croyant vous voir aujourd’hui, je vous ai fait attendre un  peu pour vous répondre. Enfin, j’espère que ce sera pour dimanche. Je comprends très bien que vous ne pouvez pas vous en venir tous les dimanches, d’abord vous n’avez pas toujours de permission comme vous le voudriez, ensuite ce n’est pas facile maintenant que Fougères est consigné. Mais quand vous viendrez, vous pouvez demander votre permission pour Romagné et d’ici venir à pied ou même vous pourriez descendre à la rivière, beaucoup de militaires l’ont déjà fait. Vous pourrez peut-être venir samedi soir, ce serait préférable car pour aller au cinéma, il ne faut pas trop y conter. Maman verrait bien que ce serait pour être avec vous surtout qu’elle sait bien que ça ne me sourit plus. Reine voulait absolument y aller mardi dernier et je n’ai pas voulu, il me semble que quelque chose me retenait et que je ne devais pas y aller, aussi voyez comme je suis bien vos conseils.
Pauline m’a prié de vous demander de ne plus lui écrire. Vous allez sans doute trouver cette décision un peu brève, mais que voulez vous ç lui attire des ennuis. Madame Bourgeois a su cette semaine qu’elle vous avait envoyé une carte de Pontmain et, lui a-t-elle dit, l’avait su par un jeune homme employé au bureau de votre section qui était venu chez Madame Guilloux. Mais tout cela n’est que du chantage, c’est tout simplement Thérèse qui le leur a dit puisqu’elle se trouvait avec Pauline.
Elle lui a absolument défendu de vous écrire donc vaux mieux éviter tout embarras et cesser toute correspondance, ça ne nous empêchera pas d’être toujours des amis aussi sincères. Pauvre Pauline, elle est bien désolée, vous prie de l’excuser et vous présente ses meilleurs souvenir. Mais avec ces gens là, il n’y a rien à faire, ils ont une haine implacable contre vous et je ne sais ni pour qui ni pourquoi. Je vous le répète encore une fois, soyez patient et surtout de leur envoyez pas de lettre recommandée ça ne vous avancerait à rien.
Je suis bien contente que Clément soit maintenu réformé. J’étais bien inquiète toute la journée. C’est dommage que vous n’ayez pu sortir avec lui l’après-midi, mais je pense que vous avez passé une bonne soirée.
Maman a encore eu le malheur de trouver une jolie lettre comme la première. J’en ai causé à Emile et m’a dit que c’était vous qui la lui aviez donné. Ecoutez Pierre, vous avez eu tort car vous savez qu’il ne prend pas assez de précaution pour ces choses là, mais maman croit que c’est Emile qui la lui a donnée, aussi il peut s’attendre à avoir une petite leçon. N’en parlez pas à Clément, il ne sait pas, mais je vous conseille de ne pas lui en donner d’autres car ça pourrait faire des histoires, il y en a déjà eu assez comme cela.
Je ne vois rien autre chose pour le moment. J’espère que vous être en bonne santé. Pour moi, ça va aussi bien que possible.
En attendant le plaisir de vous revoir, recevez mes meilleurs baisers.
Angèle

16.02.16

Rennes, le 16 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 16 février 1916,
Chère Demoiselle Angèle,
A l’instant je reçois votre lettre et sans perdre de temps, j’y réponds. Je suis bien heureux de vous avoir pour me remonter le moral. Vous pouvez être certaine que ma reconnaissance vous est acquise.
En effet, vous avez bien pressentit en croyant que les paroles de Pauline m’avait fait de l’effet. Ce ne sont pas les paroles mêmes, mais l’expression qui m’a prouvée que ces gens me voulait et chercherait à me faire le plus de mal possible. Pour ce qui est d’écrire à mes chefs, ils peuvent y aller, j’ai encore été interrogé par le capitaine hier en service en campagne et ai reçu es félicitations pour bien savoir ma théorie. Maintenant écoutez, je suis bon garçon mais n’aime pas qu’on m’embête outre mesure. S’ils veulent jouer avec moi et bien nous nous amuserons.
Je vais si possible tacher de m’en aller en permission de la journée dimanche. Je n’aviserai personne de mon arrivée et vous verrai à midi. Je serai bien heureux de causer un peu avec vous. Si vous êtes guéri, nous pourrons aller au ciné (1)  à 2 h, cela nous donnera le temps de causer. Remarquez, il n’est pas certain que je puisse y aller, mais je ferai mon possible.
J’espère voir Clément vendredi et forme les meilleurs vœux pour qu’il soit maintenu réformé temporairement.
Je suis bien content que vous ne faîtes pas ce cas des cancans des familles G. et B. Je ne vois pas bien le mal que l’on peut dire de moi, mais le principal est que vous n’y croyez pas. Croyez bien que tous leurs efforts tendent à nous mettre mal ensemble. Ils ne seront heureux que quand ils y arriveront, mais ils peuvent attendre longtemps, m’est avis.
Mais passons, j’ai mieux à faire que de m’occuper de ces ballots et pour vous je vais continuer d’écrire à Mimile mais je crois qu’il me sera très difficile de lui faire bonne mine malgré ce que vous me dites au sujet de sa réponse à Thérèse.
Il m’a écrit une lettre que je conserve. Elle pourra me servir. Il me dit qu’il em…. ses parents. Un jour, je pourrai lui en faire baver. Vous avez sans doute reçu la lettre envoyée lundi par moi. Je vous cause du même sujet que vous comme vous le verrez. Que pensez vous de la lettre recommandée. Vous savez que je suis décidé à me défendre par tous les moyens. Il y a assez longtemps qu’ils m’embêtent. Vous direz à Clément qu’il me dise s’il viendra à Rennes vendredi. J’espère que oui. Je tacherai de sortir le soir avec lui.
Heureusement que je vous ai, chère demoiselle, car autrement je crois que je ferai encore plus de bile. Depuis la semaine dernière, j’ai laissé à peu près tous les copains et ne fais que potasser la théorie. Pendant ce temps, je ne m’ennuie pas et cela occupe mes idées.
Par ailleurs, rien de bien nouveau, toujours des exercices et du service en campagne.
Bonjour à Pauline et à Clément ainsi qu’à toute votre famille.
En attendant le plaisir de vous revoir.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre

(1) Ndr : Dans le Larousse de 1922, le mot « ciné » n’existe pas, seul le mot « cinéma » est défini comme l’abréviation de cinématographe.
Le Larousse de 1922 précise : la cinématographie, ou le cinéma comme on dit couramment aujourd’hui, tient dans nos mœurs une place très importante : les salles de projection se sont multipliées à l’infini et jusque dans les plus modestes bourgades ; c’est un spectacle dont la vogue n’a cessé de croître…. Mais s’il synthétise le mouvement, le cinématographe est silencieux ; la très intéressante association du cinématographe et du phonographe a bien permis en certains cas de saisir à la fois le mouvement et le bruit ; mais le procédé n’est pas encore d’une application générale et les seuls bruits (pluie, vent, grêle,etc.) dont se puisse corser une représentation cinématographique sont produits par les procédés factices du théâtre. Le jouet prestigieux qu’est le cinématographe est aussi un outil merveilleux dans les mains du savant et peut devenir un incomparable instrument d’éducation.

15.02.16

Fougères, le 15 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 15 février 1916
Monsieur Pierre,
Deux mots seulement pour vous chasser les idées moroses qu’occasionne votre départ et en même temps pour vous remonter le moral, car je crois que vous devez être un peu surexcité après avoir entendu ce que Mme G… avait dit. Je ne sais si je ne me trompe mais j’ai cru m’apercevoir qu ça vous avait donné un coup quand Pauline vous avait dit cela. Mais n’écoutez pas ces balivernes là. Ils n’iront jamais écrire à vos chefs et somme toute vous n’avez rien à craindre. A mon tour de vous faire remarquer la devise (bien faire te laisser dire) vous savez qu’on est jamais sali que par la boue. Pourtant j’aurai bien voulu pouvoir être un instant seule avec vous pour vous faire voir combien ces sales gens en disent sur votre compte et cependant on a tort de vous dire tout cela. Aussi, Pauline le regrette déjà, car si on ne vous avait jamais rien dit, il y a bien des choses que vous n’auriez jamais su. Mais qu’est-ce que vous voulez, je ne peux supporter qu’on vienne dire des choses aussi fausses de vous qui ne le méritez certainement pas. Mais je vous en prie, Mon Pierrot, pour moi et Pauline, patientez, écrivez à Emile comme par le passé. Un jour viendra je l’espère où vous pourrez prendre votre revanche et laissons ces gens là, ils n’en valent pas la peine.
Je crois bien que Mimile va devenir anarchiste. Il a dit dimanche soir à Thérèse que si elle lui causait en mal de vous, il lui ficherait un coup de couteau dans le ventre, ainsi voyez si ce serait grave, mais il en dit plus qu’il n’en fait.
Clément à reçu sa carte de convocation ce matin pour se rendre à Vitré le vendredi 18 février, donc je pense qu’il ira vous voir. Je voudrais bien qu’il aurait autant de chance que la dernière fois, mais je n’ose l’espérer.
Je ne vois pas d’autre pour l’instant. La santé est assez bonne maintenant. Je reprends mon travail demain et je suis bien contente surtout pour Pauline.
A bientôt de vos nouvelles.
En attendant, recevez d’une amie sincère mes plus doux baisers.
Angèle
Excusez les tâches mais je n’ai pas le temps d’en recommencer une autre.

14.02.16

Rennes, le 14 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 14 février 1916,
Chère Demoiselle Angèle,
En rentrant ce matin, j’ai trouvé la lettre annoncée hier. Merci sincèrement.
Je suis bien arrivé avec un retard de 2 heures. Le train est resté en panne, en conséquence j’ai demandé au commissaire de gare de Rennes une attestation prouvant ce retard et suis rentré à la caserne sans autre ennui.
Aujourd’hui au rapport on n’a pas causé que Fougères est consigné. Je ne sais vraiment si cela est vrai, mais je ne le souhaite pas. Hier soir à la gare, on disait que Fougères allait être consigné pour 40 jours. Ce ne serait pas le filon. Enfin, attendons les évènements.
Je suis moulu, 2 nuits sans dormir pour ainsi dire et ce matin sous prétexte de nous réveiller on nous a fait pivoter 2 heures sans aucun arrêt. Nous partons tantôt ave le sac. Je ne sais pas au juste ce que nous allons faire, mais s’il y a une marche un peu longue, il est certain que je vais « plaquer » (1).
J’espère que vous allez de mieux en mieux et que d’ici quelque jours, il n’y paraîtra plus rien. C’est mon meilleur vœux. Je vous demanderai de me donner au plus tôt de vos nouvelles. Cela me fera grand plaisir d’apprendre votre complète guérison. Hier soir, Clément me disait que Mimile avait l’intention (voulait même) vous emmener au ciné mardi soir. C’est un ballot. Je crois et j’ai d’ailleurs dit à Clément de vous le dire, qu’il serai préférable pour vous de ne pas y assister à tout point de vue. Je vous dis ma manière de penser à titre amical. Il est bien certain que vous êtes tout à fait libre, mais je crois bien faire en vous disant de ne pas y aller. D’ailleurs votre maladie vous y empêchera.
Revenant à ce que Pauline me disait hier soir en sortant, croyez vous que ce soit des gens assez faux. J’ai bien envie de leur envoyer une lettre recommandée leur disant simplement :
M. Juban, soldat 41ème Inf. prie Madame Guilloux de ne pas s’occuper davantage de lui qu’il ne s’occupe d’elle. Pour le cas où il apprendrait qu’elle essaie de lui nuire en quoi que ce soit, il prendrait toutes les mesures légales mises à sa disposition pour se défendre.
Qu’en dites-vous ?
J’ai été bien content de voir Pauline hier et suis heureux de la bonne après-midi passée en votre agréable compagnie. La prochaine fois que j’irai en permission, il est bien entendu que je vous attendrai à la sortie du magasin et si possible nous tacherons d’aller au cinéma ensemble.
Quand je serai fixé au juste ce dimanche sur ce qui existe pour Fougères, je vous écrirai.
Eh ! Oui comme vous le dites nous avons bien fait de profiter tant que nous le pouvions de nous donner de bonnes parties. Espérons que nous pourrons encore passer de bons moments ensemble, et ce malgré les ballots de Fougères.
Bonsoir à Pauline et à Clément. Dites lui que j’ai bien reçu sa lettre et que je vais lui écrire ce soir ou demain.
En attendant le plaisir de recevoir de vos bonnes nouvelles.
Je vous embrasse bien fort
Pierre
Egalement mon meilleur souvenir à toute votre famille.

(1) Ndr : Larousse de 1922 : pop. Abandonner.

12.02.16

Rennes, le 12 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 12 février 1916,
Chère demoiselle Angèle,
Ces quelques mots pour vous dire que j’ai ma permission de la journée pour dimanche.
J’arriverai donc par le train de 9 heures et aurai le plaisir de vous voir le midi.
Je ne vois pas grand-chose à vous dire par ailleurs, sinon que la vaccination est terminée heureusement. Vous voudrez bien dire à Clément que je compte le voir au train de 9 heures. Cela me fera du bien d’aller à Fougères dimanche. Je ne sais pourquoi j’ai été très surexcité toute la semaine et d’une humeur pas abordable. Il est vrai que je n’ai reçu aucune lettre de personne cette semaine. Vous direz à Mimile qu’il est inutile qu’il m’envoie la chronique.
J’aurai peut-être le plaisir de voir Pauline ?
Je vous dis donc à dimanche et en attendant vous embrasse bien fort.
Pierre.

11.02.16

Fougères, le 11 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 11 février 1916,
Monsieur Pierre,
Reçue votre lettre du 8 Ct. Je vous en remercie sincèrement. Excusez-moi si je vous écris au crayon mais je suis dans mon lit.
Voilà deux ou trois jours que je me sentais mal fichue, j’ai de la névralgie dans la tête qui me fait souffrir horriblement, aussi quand j’ai voulu me lever ce matin, j’avais des tournements de tête. Impossible de rester debout, mais je pense que ça ne va être rien et que demain je pourrais reprendre mon travail.
Monsieur Bourgeois est arrivé en permission, donc nous avons un peu de liberté car ils sortent tous les jours l’après-midi de 3 heures à 7 h. C’est dommage que vous ne soyez plus ici nous pourrions nous payer un peu d’agrément.
Ah parlez des parties de plaisir. Il y avait une personne de Romagné qui demandait l’autre jour à Pauline si le pauvre homme au biberon se portait toujours bien. Vous vous souvenez de cette promenade chez les parents de Pauline avec le biberon dans votre poche. Ah nous avons bien fait d’en profiter, car maintenant il n’est plus temps.
Tous mes compliments pour votre costume, vous avez vraiment le chic d’un futur officier.
Quand vous reviendrez en permission, si vous n’avez pas le temps de m’aviser, venez m’attendre à la sortie du magasin car moi aussi j’ai besoin de vous causer, mais attendez moi dans la rue du Tribunal car si les jeunes filles vous voyaient, elles auraient vite fait de faire des histoires.
Je termine car je ne me sens pas la force d’écrire plus longtemps.
Recevez mes meilleurs baisers.
Angèle

08.02.16

Rennes, le 8 février 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 8 février 1916,
Chère Demoiselle Angèle,
En rentrant lundi matin, j’ai trouvé votre charmante lettre. Je m’empresse de vous dire que j’ai fait un bon voyage. J’ai repris ma nouvelle vie avec regret. Vous m’excuserez pour le départ précipité de Dimanche soir, mais je l’avoue j’était plus ému que je ne voulais le laisser paraître et de plus j’avais hâte d’arriver chez moi. Comme je l’avais prévu, je me suis fais légèrement attraper en arrivant chez moi. J’aurais bien voulu voir vous un moment toute seule, nous aurions pu causer, mais je n’en ai pas eu l’occasion. La prochaine fois, je vous aviserai de ma visite et irai vous attendre le samedi soir à la sortie de St Antoine.
Hé ! Je vous ai surpris samedi soir, vous ne m’attendiez pas à me trouver là. J’étais bien content d’arriver, mais bien désolé de repartir. Je regrette encore plus maintenant mon ancienne vie. Où sont les bons moments et les bonnes parties passées chez vous. Heureusement que j’ai vos aimables lettres qui me reconsolent un peu.
J’écris ce soir à Pauline, Clément et peut-être Mimile (si j’ai le temps)
Ah ! Causez-m’en des Rennaises. Je vous assure que je m’en soucie peu. Je n’y fait pas bien attention, mais je suis certain qu’il s’en trouve peu d’aussi gentilles que certaines Fougeraises.
Nous avons continué hier et aujourd’hui nos exercices en campagne. Je commence à m’y faire. Aujourd’hui nous avons fait une quinzaine de kilomètres et je me suis pas aussi fatigué que les autres fois. Le métier me rentre dans le corps.
J’ai sorti hier soir avec Amand. Nous avons été manger au restaurant et avons parlé un peu du pays. Il m’a dit qu’il trouvait ses dimanches courts à Fougères, surtout le dernier. Il avait le « cafard » encore plus que moi.
Je ne vois pas par ailleurs grand nouveau à vous dire sinon que je ferai mon possible pour m’en aller sous quinze jours. En tous cas je vous préviendrais à temps.
Je compte sur vous pour m’écrire dès que vous le pourrez.
Bonjour chez vous de ma part.
Sans autre pour l’instant.
Je vous embrasse bien fort.
Pierre

05.02.16

Fougères, le 5 février 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 5 février 1916,
Monsieur Pierre,
Merci de votre charmante lettre qui m’a fait on peut plus plaisir.
Je vois qu’à présent vous avez un peu plus de liberté qu’au début que vous étiez à la caserne, la vie va vous sembler un peu plus gaie, vous allez pouvoir de temps à autre vous payer quelques parties de plaisir et aussi voir les gentilles petites Rennaises, elles sont si gentilles comme dit Clément et encore je crois que la vie civile est encore préférable à la vie militaire malgré qu’à Fougères, c’est encore plus monotone que jamais, à part les bleus qui donnent un peu de mouvement, mais les pauvres garçons sont comme vous ils n’ont pas beaucoup de liberté.
Comme vous devez être fatigué après avoir fait des marches comme vous en faites par beau et vilain temps, aussi quand je vois les pauvres bleus arrivés de faire l’exercice trempés de sueur, je pense à vous mon pauvre Pierre et je ,me dis que vous êtes comme eux brisé de fatigue, mais que voulez-vous c’est la guerre. Mais c’est égal ce n’est pas ce qu’on avait promis à la classe 17. Je n’aurai cru qu’il fallait tant étudier pour avoir des galons aussi conséquents. Je crois que vous les aurez bien mérités. Vraiment il faut aimer les galons.
Pour l’enveloppe que vous avez reçu, Clément me l’a fait voir et comme vous le dites il pourrait se faire que ce soit Emile puisqu’il avait bien envoyé à Pauline au poisson d’avril qui représentait une femme qui tirait la langue pour une parole qu’elle avait dit à la bonne de M. Bec qu’il avait un mauvais caractère (et pourtant c’est bien la vérité)
J’en avais reçu une aussi fans le même genre. Je me demande maintenant si ce ne serait pas lui qui me l’aurait envoyé et pourtant je ne crois pas qu’il en ait eu le motif car j’ai toujours été aimable envers lui plus qu’il ne l’a été envers moi, mais que voulez-vous ce n’est pas la force de son esprit qui lui fait faire cela. C’est égal, je le l’aurait jamais cru capable de faire pareille chose. Je ne trouve pas drôle que vous ne puissiez pas comprendre le passage (une partie de manille avec Monsieur Ory, marchand de vin) ce n’est pas toujours facile de comprendre mon griffonnage car je suis toujours si pressée et toujours sur le qui vive, car les trois quarts du temps je vous écris au magasin, mais je sais que ça vous fait plaisir.
Je ne vois rien autre chose pour l’instant. En attendant l’heureux jour de vous revoir qui j’espère sera prochainement.
Je vous embrasse amicalement.
Angèle
Bien des choses de la part de Pauline. Je n’ai pas encore de nouvelles du pauvre Jules Potel.

31.01.16

Rennes, 31 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, 31 janvier 1916,
Chère Mademoiselle Angèle,
Votre charmante lettre du 29 janvier m’est bien parvenue hier. Je vous en remercie bien sincèrement.
Allons, je vois que vous avez bien noté mes petits conseils. Il faudra les suivre sans manque.
Je suis heureux et flatté de la confiance que vous voulez bien m’accorder. Vous vous en trouverez bien.
Je ne vois pas bien le rôle de J. dans une pièce. Il pourrait faire de rôle de mari c… Vous comprenez. C’est celui qui lui irait le mieux. Passons et n’en causons plus, c’est le meilleur moyen d’oublier.
J’ai su en effet que Guillez est allé à Fougères dimanche. J’aime mieux rester ici longtemps que de m’en aller pour me même motif que lui.
J’ai su qu’Amand était à Fougères. Ayant passé par les moulins de Buant, j’y suis entré et on m’a dit qu’il était en permission, le veinard. J’ai le mal du pays et voudrais bien moi aussi m’en aller. Cela me ferait grand plaisir de vous revoir. Je vais employer un grand moyen pour m’en aller un de ces dimanches.
Nous avons pu sortir samedi soir, hier toute la journée et ce soir.
Samedi soir visite de la ville sans rien autre. Dimanche j’ai été déjeuner à Cesson et ai mangé de la saucisse et des galettes. Vous pouvez croire que cela a descendu. Je suis ensuite revenu au théâtre à 2 h voir le contrôleur des wagons-lits (1) et ai passé une bonne après midi. Le soir j’ai dîné en ville dans un petit restaurant à 1f25 ou j’ai été très bien. Ah, j’oubliais, j’ai fait une bonne partie de barque à Cesson. Mais cela ne fait rien, j’aimais mieux encore les soirées au cinéma passées ensemble, j’en ai gardé un très bon souvenir. Ce soir j’ai été au café concert au Beuglant. Clément sait bien où c’est ! J’ai passé un bon moment mais je suis rentré de bonne heure afin de pouvoir vous écrire car demain je ne sais si je pourrai.
Jeune soldat en formationAujourd’hui nous avons fait du service en campagne. Ah, c’est dur. Il a fallu marcher à travers champs et prairies, dans l’eau, se coucher dans la boue et les épines et ce pendant 4 heures, avec l’équipement, baillonette, cartouchières et fusil. Il ne manquait plus que le sac.
Nous sommes rentrés trempés des pieds. Cela m’épate si au train ou on nous mène nous pourrons résister. Ce soir, je suis moulu. Je vais encore être vacciné jeudi matin. Ce sera l’avant dernière fois, heureusement.
Vous me dîtes que Peraut m’avait trouvé changé, c’était l’effet du premier vaccin qui m’avait rendu bien malade, mais cela va maintenant à part des fréquents maux de tête occasionné par l’étude de la théorie sans doute, car il faut étudier. Pour vous donner une idée, nous avons pour cette semaine 30 pages a apprendre par cœur. Tout ça pour avoir une sardine (2)  de 1er jus. Il faut en avoir envie.
Je ne crois pas que je pourrai faire une partie de carte chez vous de sitôt, malheureusement. Alors vous trouvez que ça manque de gaîté avec Amand. Cela m’étonne, il a pourtant beaucoup de conversation. Je ne saisi pas bien le nom que vous voulez mètre dans le passage « une partie de manille avec M. Ory !!!
Cela ne m’étonne pas ce que vous me dites d’Emile. Il fera tout pendant quelque temps et puis tout à coup crac : tout sera cassé. Dans sa dernière lettre il traitait sa sœur de « vache ». je la conserve précieusement. J’ai reçu de Fougères une enveloppe sans rien dedans à part l’inscription m…. (le mot de Cambronne) et les initiales P.H. J’ai cru reconnaître l’écriture d’Emile, je l’ai envoyée à Clément qui vous l’a sans doute fait voir. Je lui ai recommandé de ne pas la perdre. En tous cas que ce soit n’importe qui ce n’est pas très fort.
Vous direz à Pauline que je me mets bien à sa place et que je ne lui demande pas l’impossible. Qu’elle m’écrive le plus souvent et tout sera dit. Le plus important est que vous m’écriviez chaque fois que vous le pouvez. Je vous répondrai aussitôt et c’est mon meilleur moment. Vous ne pouvez croire combien je suis heureux de pouvoir converser un peu avec vous.
J’ai touché une capote assez bonne, je l’ai d’ailleurs fait réparer et mettre un col fantaisie. Maintenant elle me va bien. Vous verrez que j’ai l’allure en fantassin. Je tacherai de vous réserver une surprise pour mon arrivée.
Je termine en vous envoyant mes meilleurs baisers
Pierre
Bien des choses de ma part à Pauline et bonjour à Clément et au plus tôt de vos nouvelles.

(1) Ndr : Pièce en trois actes d’Alexandre Bisson (1848-1912). le Larousse en 2 vol de 1922 précise auteur de « comédies d’une gaîté franche et de bon aloi ».
(2) Ndr : Larousse en 2 vol de 1922, figuré ou populaire : galon de sergent ou de maréchal des logis

29.01.16

Fougères, le 29 janvier 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 29 janvier 1916,
Monsieur Pierre,
Vous ne sauriez croire combien j’ai été heureuse de recevoir votre si aimable lettre pour me réconforter et je vous en remercie. Merci également de vos bons conseils que je m’efforcerai de suivre. Oh ! Oui Pierre, je vous le répète, vous êtes le plus aimable des jeunes hommes que j’ai rencontré. Aujourd’hui plus que jamais j’apprécie votre caractère franc et généreux. Je suis heureuse de pouvoir mettre ma confiance en vous car en ce moment il y a peu de gens à qui on peut se fier et de votre côté vous pouvez avoir toute confiance, je serai pour vous l’amie la plus sincère.
Comme vous le dites, il faut que j’oublie, oui il le faut et pourtant je vous avoue que c’est bien dur pour moi car je ne suis pas du nombre de ces jeunes filles qui ont un amour passager, aujourd’hui, c’en est un et demain un autre. Et pourtant c’est malheureux de le dire mais à l’époque où nous vivons il faudrait être de ce caractère là. Mais que voulez-vous, on ne se refait pas et le principal est que je n’ai rien à me reprocher. Enfin il faudra bien que je m’y fasse. Quand je me creuserai la tête dix fois pour une, je ne serai pas plus avancée.
Je sais très bien mon pauvre Pierrot que ce n’est pas vous qui l’avez dit à Mme P…A présent que vous me parlez de Mme Samoël, je sais très bien qu’elle le savait car je me souviens qu’elle en avait causé à Pauline.
Prochainement il va y avoir une soirée de gala au Cinéma Pathé et M. J… en fera parti dans un rôle. Je trouve que ce n’est guère sa place lui qui bientôt va être père de famille (enfin ça ne me regarde pas).
Hier, j’ai vu un de vos copains de la classe 17, M. Guillez, il est venu en permission pour l’enterrement de son père. Le costume lui va à ravir et je pense qu’à vous c’est la même chose.
Amand Peraut est arrivé ce soir. Je préférerai que ce soit vous mais j’espère que ce sera pour bientôt. Il nous a dit que vous n’aviez pas bonne mine, où c’est peut-être le képi qui vous défigure. Je vous en prie, dîtes-moi si vous souffrez encore et surtout je vous le répète ne faites pas d’imprudence.
Ce soir, ils ont joué une partie de manille avec Monsieur Ory, mais c’est loin d’être aussi gai que les parties d’autrefois, mais j’espère que ce sera bientôt votre tour de venir en faire une.
Emile dit qu’il sortira avec Amand, voyez d’ici quel caractère bizarre. Il est de plus en plus gentil pour moi, il ne sait pas quoi faire pour m’être agréable.
Bien des choses de la part de Pauline. Il ne faut pas lui en vouloir si elle ne vous a pas répondu car vous le savez qu’elle n’est pas libre.
Elle se joint à moi pour vous envoyer nos plus tendres baisers.
Angèle
(excusez le griffonnage, mais il est 10 heures et maman me presse pour aller me coucher, donc je vous dis bonsoir)

25.01.16

Rennes, 25 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, 25 janvier 1916,
Chère Mademoiselle Angèle,
Votre lettre du 24 Ct qui me parvient aujourd’hui me laisse tout consterné. Vraiment vous n’avez pas beaucoup de chance vous non plus.
Mais il ne faut pas vous faire trop de chagrin. Il ne faut plus pleurer, vous entendez, il ne faut plus pleurer pour la chose que vous savez. Ce n’est pas parce qu’un « voyou » et permettez cette expression (qui est la seule qui lui aille vraiment) vous a trompé qu’il faut vous faire tant de bile. Vous n’y pouvez rien et n’y êtes pour rien. Laissez donc les mauvaises langues. Vous connaissez la devise : « rien faire et laisser dire » . Suivez-la et vous vous en trouverez bien. Je comprends bien votre cas et je me mets bien à votre place. Il eut mieux valu que cette histoire ne vous arrive pas, mais que voulez vous, je dirai encore cela devait arriver.
Je ne sais vraiment pas qui a pu aller raconter ça à Mme P… Je suppose que c’est Mme Samoël qui elle le savait : par qui ? Par la famille G. je présume. Croyez bien que tant qu’à moi, je n’en ai jamais causé à personne.
Je ne comprends pas votre mère et surtout Reine de toujours vous rabâcher cette histoire là. Cela ne devrait pas se faire entre sœurs et il faut avoir le caractère particulier de Reine pour le faire. Laissez la dire pareille chose ou pire pourra lui arriver. Je regrette bien avoir laissé voir chez vous que je savais certaines choses sur J. On doit se demander comment cela se faisait que je le savais.
Il faut l’oublier et espérer que vous aurez plus de chance la prochaine fois. Je comprends très bien qu’une créature droite comme vous ne pouvait qu’aimer sincèrement l’homme qui la courtisait et que de par cela même vous en souffrez davantage. Mais je vous répète ne vous faites plus de bile, vous vous en rendriez malade et ne seriez pas plus avancée après. Vous pouvez en toute confiance vous confier à moi. Soyez certaine que votre confiance ne pourrait être mieux placée. Ce sera réciproque car j’ai en vous la plus absolue confiance. Nous pourrons alors réciproquement nous remonter le moral, car comme tout le monde nous en avons quelques fois besoin.
Surtout n’écrivez pas à J. Cela ne vous avancerait à rien et ne pourrai que vous causer d’autres désagréments. Croyez m’en, il faut bien mieux vous abstenir, prendre sur vous et surtout vouloir oublier. D’un autre côté, il faudrait que chez vous l’on se garde de vous en causer.
Je vois bien que vous vous faites des idées fausses. En quoi voulez-vous qu’il fasse le malheur de votre vie ? Vous êtes libre et trouverez bien un parti aussi avantageux que le sien. Il faudrait être un imbécile pour faire cas de pareille chose. Il en existe malheureusement. Il faudrait surtout ne pas vous connaître ! Il est vrai que les mauvaises langues ont tôt fait de faire des affaires d’un rien. Il est bien regrettable que je n’ai pas quelques années de plus, je couperai court à tout cela (avec votre consentement naturellement).
Je gagerai bien que c’est encore Reine qui trouve à redire sur la célérité que vous apportez à me répondre. Le contraire m’aurait étonné. Qu’elle s’occupe de ce qui la regarde. Elle en a déjà assez. J’ai écrit deux lettres à Clément et attend ses réponses.
Je vais mieux depuis 2 ou 3 jours mais suis revacinné tantôt alors remalade sans doute. Mais ce n’est rien. Ce n’est pas ce qui m’inquiète le plus pour l’instant. Vous serez bien aimable de me répondre au plus tôt. Je serai heureux que vous me disiez que vous êtes redevenue plus calme et que vous suivez les conseils que je vous donne.
Recevez d’une ami sincère milles baisers.
Pierre
Bonjour de ma part à Pauline. J’ai reçu une lettre d’Emile avant-hier et lui ai répondu. Il m’a envoyé des bêtises qui ne m’intéressent pas

24.01.16

Fougères, le 24 janvier 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 24 janvier 1916,
Monsieur Pierre,
Votre lettre adressée à Pauline m’apprenait que vous étiez souffrant et par celle qui m’est parvenue hier, je vois qu’il n’y a pas beaucoup d’amélioration. Mais j’espère que vous serez de mieux en mieux maintenant. Surtout ne faites pas d’imprudence, restez dans la chaleur le plus possible car la fièvre pourrait remonter et ça pourrait devenir plus grave et retarder votre permission. Vous allez sans doute dire que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas mais un bon conseil ne nuit jamais.
Je comprends mon pauvre Pierrot que vous voudriez bien encore être chez votre mère. Vous aviez hâte d’être à la caserne, mais rien encore n’est tel que les tendresses d’une mère.
Pour moi, ça va mieux. C’était de la névralgie ou plutôt le surmenage qui me faisait ça car depuis quelques jours je suis encore toute déconcertée.
La semaine dernière Clément est allé chez Mme Pitois. Elle lui a dit que M. J. était divorcé (vous savez qui je veux dire) alors comme une grande sotte j’ai été le dire chez nous. Alors voyez d’ici la scène que j’ai eu. Maman me disait que bientôt on l’aurait publié au son du tambour. Je voudrais bien savoir qui est-ce qui le lui a dit. Je tacherai de savoir par Emile. Je sais bien que je ne pourrais pas empêcher les langues du monde et pourtant j’en suis pour rien, j’en suis même la plus trompée.
Maintenant je ne peux plus dire une parole. Aussitôt que je veux plaisanter un peu avec Reine, elle me jette ça à la figure. Cependant si elle savait combien j’en souffre. Il n’y a pas de jours où je ne pleure encore. Quand j’y pense parfois je m’en veux d’avoir été si confiante envers un homme que je ne connaissais pas et qui me trompait, moi qui aurait tout fait pour lui, car c’est honteux de le dire mais que voulez vous je l’aimais (ceci dit en confiance car je sais que vous savez comprendre les choses). Quelquefois même j’ai envie de lui écrire et de lui dire ce que je pense mais j’ai peur de lui faire avoir des ennuis dans son ménage. Ah ! Si j’avais donc eu le bonheur de ne jamais connaître ce lâche qui peut-être à fait le malheur de ma vie.
Quant à Jules Potel, je ne sais ce qu’il devient, je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis la lettre que je vous ai fait voir. C’est vrai que je ne lui ai pas encore répondu, aussi chez nous on me dit que je suis plus pressée de vous répondre qu’à lui, mais je remets de jour en jour car je sais que le pauvre garçon sera désillusionné.
Je termine en vous souhaitant une meilleure santé et vous envoie mes meilleurs baisers.
Angèle
Clément réclame des nouvelles, mais ne lui parlez pas de M. J. Il ne sait pas que je sais.

21.01.16

Rennes, le 21 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 21 janvier 1916,
Mademoiselle Angèle,
Votre très aimable lettre me parvient ce soir. On me l’a apportée au lit. Elle m’a fait on ne peut plus plaisir. Il est inutile que je vous répète ce que je disais à Pauline au sujet de ma santé. Cela ne va pas vite pour l’instant. Mais c’est l’affaire de quelques jours au plus. En effet, je me mets bien à votre place. Je sais assez ce qu’est le mal de dents pour la bonne raison que j’en souffre horriblement pour l’instant.
Eh ! Que sait-on ? Vous me dîtes que ce n’est pas le mal d’amour. Cela se pourrait fort bien. En tout cas tant qu’à moi, si c’est le mal d’amour, il me tient dur.
Je suis heureux de savoir tout le monde en bonne santé chez vous et vous prie de leurs présenter (à vos parents et à vos sœurs) mes meilleurs souvenir. Vous pouvez dire à M. Brisset que je regrette bien les célèbres parties de cartes du soir, mais soyez persuadée que ce que je regrette le plus ce sont les agréables moments passés en votre compagnie, car, ceci dit sans aucune arrière pensée, vous avez un caractère tellement charmant qu’avec vous les heures semblent des minutes. C’est tous le contraire à la caserne.
Le soldat du 41ème vous a mal renseigné.
Nous avons à 7 h 1 quart de jus
à 8 h  1 assiette de soupe
à 10h30 1 assiette de soupe et rata (1)
à 5h 1 assiette de soupe et rata
et en fait de boisson, nous n’avons encore rien touché cette semaine. Comme vous le voyez : soupe et rata. Et moi qui aime la soupe, c’est un rêve.
En fait d’eau chauffée nous avons l’eau froide des lavabos. Et encore nous avons été 3 jours sans eau même pour se débarbouiller, ce qui fait que nous avons été 3 jours sans se laver : heureusement que c’est au régiment. Au 41ème le quartier est toujours consigné. Il le sera encore dimanche. Nous ne sortons qu’en fraude.
En ma qualité d’élève caporal, je suis bien habillé :
1 veste, un pantalon, une capote pour l’exercice et 1 veste spéciale, ainsi q’un pantalon et capote pour sortir ; également un képi bleu, tandis que nous avons un képi rouge pour l’exercice. Ce sont quelques avantages du peloton. Par contre il y a un surcroît de travail. A partir de lundi nous étudierons jusqu’à 9 h du soir au lieu de sortir à 5 h. Mais aussi quel changement, au lieu d’être avec les paysans, je suis avec des « types », la plupart des bacheliers, tous des étudiants. Il y a quelquefois des discutions intéressant où je m’instruits.
Ecoutez bien Mlle Angèle, il ne faut pas se faire d’illusion. Nous irons au front et avant six mois. Mais croyez bien que je ne m’en fait pas outre mesure surtout que cela ne changerait rien. Aujourd’hui, à l’exercice on a appris aux soldats la manière de se coucher sur le dos, à plat ventre, ceci pendant toute la journée. Lundi manœuvre avec la baillonette. Vous voyez qu’ils y vont vite.
J’ai bien reçu la lettre de Pauline et lui ai répondu aussitôt.
Cela me rend heureux de recevoir de vos nouvelles. Je crois que je vais mieux maintenant. Je vois que malgré votre mal de dent vous avez encore un style gai. Ecrivez-moi le plus souvent possible, je vous le répète, cela me « remontis !!! » de recevoir vos lettres.
Je termine en vous envoyant mes meilleurs baisers.
Un ami sincère
Pierre
Que devient le cher Jules Potel, sans indiscrétion naturellement.
Bien le bonjour à l’ami Clémént. J’attends au plutôt de ses nouvelles.
Encore un mot Pauline a ma dernière adresse.

(1) Ndr : Larousse de 1922 : pop. Ragoût de pommes de terres ou de haricots. Ragoût quelconque. Pitance : un maigre rata.

20.01.16

Fougères, 20 janvier 1916

Ecrit par Pauline

Fougères, 20 janvier 1916,
Monsieur Pierre,
Deux mots seulement à la hâte en l’absence de Mme Bourgeois car je sais que ça va vous faire plaisir.
Je pensais vous écrire plus tôt mais j’ai été trois jours à souffrir des dents. C’était quelque chose d’épouvantable, par moment je croyais devenir folle. Inutile de vous dire que je n’avais la tête de rien faire, car malheureusement pour vous vous êtes comme moi vous savez ce que c’est (mais je ne crois pas que ce soit le mal d’amour comme on dit).
Par ailleurs, tout le monde est en bonne santé et j’espère que vous soyez de même.
Merci de votre aimable lettre qui m’a fait bien plaisir. Je crois que vous en avez déjà assez du métier et cependant hier je causais à un soldat qui avait été blessé et qui maintenant est retourné à son dépôt qui est le 41è me disait que vous étiez gâtés et qu’on vous faisait même chauffer l’eau pour vous laver. Je crois qu’il exagérait un peu. Les bleus qui sont à Fougères sont sortis pour la première fois dimanche (c’est hontable et abomineux) de voir comme ils sont mal habillés si vous êtes comme eux je crois que ça ne va guère vous plaire (vous qui étiez assez fier de votre personne) le principal est que vous soyez bien nourris et surtout bien couchés.
Mais ne croyez pas mon Pauvre Pierrot que vous irez au front, on veut vous effrayer car ça demande bientôt un an avant que vous soyez prêt à partir, ainsi voyez la classe 16 il y a un an qu’elle est incorporée et j’espère bien que la guerre sera finie à ce moment là.
Il y a Guillaume qui va bientôt mourir.
Je termine car Mme Bourgeois va bientôt rentrer et ce ne serait pas rigolo si elle me prenait à vous écrire, on en a assez eu comme ça. Pauline vous a écrit hier, mais je ne sais pas si vous l’avez reçu car elle vous l’a adressé à votre ancienne adresse.
Recevez nos meilleurs baisers.
Angèle Pauline
Maintenant que vous voilà classé dans le peloton des élèves caporaux, j’espère que vous reviendrez avec des galons (aussi conséquents)

19.01.16

Fougères, 19 janvier 1916

Ecrit par Pauline

Fougères, 19 janvier 1916,
Monsieur Pierre,
Il est 8 heures du matin, je profite d’être seule pour vous envoyer deux mots car je sais déjà que vous allez être dans l’inquiétude. Vous voudrez bien m’excuser d’être en retard pour vous remercier de votre chère lettre mais croyez le bien ce n’est pas que je ne pensais à vous mais je ne le pouvais plus tôt. Je n’ai pu avoir votre adresse que Dimanche, et au point de vue de liberté, je crois bien que c’est encore pis qu’à la caserne, surtout si vous êtes tenu, vous avez aussi j’espère de bons petits moments agréables avec vos camarades car j’ignore pas que vous en avez.
J’espère que vous avez reçu ma carte de Pontmain où j’ai pensé à vous. J’aurais voulu vous écrire plus longuement mais il m’était impossible car j’étais avec Thérèse et je ne voulais pas qu’elle s’apperçoive que je vous écrivais. Nous avons fais notre voyage à pied toutes les deux. Il n’y avait rien de charmant, ce n’était pas la partie de plaisir que nous aurions pu avoir au Mont-Saint-Michel.
Cette après midi nous allons tourner le reste de pommes. Samoël doit venir nous aider. Je ne crois pas qu’on va biser (permettez-moi cette expression qui je crois n’est pas française), mais le matin de votre départ, j’avais été à 6 heures chez Mme Guilloux, elle me dit que j’étais bien matinale, que j’avais peut être intention d’aller à la gare dire au revoir à Pierre et puis le biser un bon coup comme il est si beau.
Vendredi, j’ai été à la Moselle avec Clément. J’ai toute permission de lui parler car lui est bien gentil à présent. Il ne monte la tête à personne, mais peut être que cela changera encore sous peu de temps.
J’espère M. Pierre que vous êtes en bonne santé et je termine ma lettre car j’aurais peur de vous ennuyer à déchiffrer mon barbouillage.
Bien le bonjour de la part de Mlle Angèle et recevez nos meilleurs baisers.

Pauline  Angèle

15.01.16

Rennes, le 15 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, le 15 janvier 1916,
Mademoiselle Angèle,
Merci de votre aimable lettre, elle m’a fait bien plaisir. Je n’avais encore rien reçu de personne alors que tous les copains de la chambrée avaient eu plusieurs lettres. Vous pensez combien j’ai été heureux de recevoir des nouvelles ; J’ai eu également aujourd’hui une lettre de mes parents. Tout est donc pour le mieux.
Je comprends que les soirées doivent vous sembler longues ; mais vous vous y habituerez. Ah ! j’aimerais bien mieux descendre encore tous les soirs que d’être à la caserne. Voilà deux jours que nous en « rotons ». Exercices du matin au soir avec des paysans qui ne comprennent rien. Il faut recommencer plus de 20 fois. Ce n’est pas intéressant : heureusement que je suis le peloton la prochaine semaine. Nous n’avons pu encore sortir. J’ai réussi à me faufiler un soir en empruntant la capote et le képi d’un ancien. Je crois pouvoir sortir demain dimanche. J’achèterai un tas de fourbi qui me manquent, entre autre de l’encre. A propos, vous m’excuserez de vous écrire au crayon mais il n’y a plus d’encre à la caserne.
Je relève le passage « jamais aussi gentil ». Ô ironie ! comment ne pas être gentil avec une jeune fille aussi aimable que vous, car je vous avoue que vous êtes la plus aimable et la plus gentille des jeunes filles que j’ai rencontré.
Vous n’oublierez pas de dire bien des choses de ma part à Mlle Pauline. Les familles G et B font « six » et j’espère pouvoir leur dire un jour ma façon de penser. Je me demande ce que cela aurait pu leur faire que vous veniez me reconduire à la gare. Je suppose que vous êtes libres. Enfin, passons je les em….. Vous comprenez. J’ai envoyé une carte à Mimile et puis c’est tout.
Comme vous je dis vivement la fin de la guerre et vous souhaite la fuite au plus tôt de cette sale turne qu’est la maison B. Nous autres, nous irons au front. On ne nous le cache pas. Nous commençons le service en campagne sous 3 semaines et avons touché le sac et tout l’équipement. On ne nous laisse plus grand repos. J’ai passé la visite d’incorporation devant 5 majors et suis reconnu bon nos 1 partout, c’est-à-dire classé dans la série des forts.
Si je vais en permission dans 15 jours, je vous en aviserai aussitôt. Dîtes à Clément de ne pas avoir peur de m’écrire. Cela me fera grand plaisir. De même à Pauline. Tant qu’à vous je sais que je n’ai pas besoin de vous le dire. Si vous pouviez savoir ce qu’on est content d’avoir une amie « babillarde ».
Rien autres pour l’instant.
Je vous embrasse bien fort
Pierre
Compris pour les familles G et B, je n’en causerai pas pour l’instant.

14.01.16

Fougères, le 14 janvier 1916

Ecrit par Angèle

Fougères, le 14 janvier 1916,
Monsieur Pierre,
J’ai reçu votre lettre qui m’a fait bien plaisir où je vois que vous avez été bien courageux à votre départ et que vous ne vous faites pas de bile.
Quant à moi, je m’ennuies à cent sous de l’heure, les soirées sont tellement longues que les minutes me semblent des heures. Papa et Clément vont se coucher aussitôt qu’ils ont mangés. Je reste donc toute seule, alors voyez d’ici comme c’est gai. Surtout qu’étant habituée d’avoir toujours des jeunes gens à passer les soirées avec nous, mais croyez le jamais d’aussi gentil que vous…
Heureusement pour moi que j’ai Pauline à qui je peux raconter bien des choses et en qui je peux avoir toute confiance. Enfin, que voulez-vous il faudra bien que je m’y fasse puisqu’il faut se faire à tout.
Vous m’aviez demandé de ne plus vous parlez des familles G. et B. mais cependant ça me soulage de vous rappeler combien ce sont des gens faux. Quand Pauline est allée chez eux lundi matin, Mme G. lui a dit qu’elle était bien matinale et qu’elle avait du se lever de bonne heure pour aller vous conduire à la gare et vous embrasser, un si joli morceau comme vous. Mme G. a dit aussi à Mimile que des personnes lui avaient dit que j’étais allée vous accompagner et qu’ils m’avaient vu à la gare depuis 6 heures jusqu’à l’heure du départ. Je crois que ceux-là n’y voyaient pas clair ou si c’était pour savoir ce que Mimile allait répondre, ils sont si méfiants.
Ah ! vivement la fin de la guerre et la fuite car j’ai dans l’espoir en des jours meilleurs.
Je ne vois rien autre chose à vous dire pour l’instant.
Pauline se joint à moi pour vous souhaiter le bonjour et vous envoyer nos plus tendres baisers.
Une amie
Angèle
Je vous prie de ne parler à personne de ce que je vous dis à propos des familles G. B. ni même à Pauline elle m’a absolument défendu de vous le dire.
A bientôt de vos nouvelles ou mieux encore votre visite.

11.01.16

Rennes, 11 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Rennes, 11 janvier 1916,
14 heures,
Mademoiselle Angèle,
Je vous adresse mes impressions sur la caserne. Commençons par le début.
10 janvier :7h30 départ de Fougères sans trop de pleurs. Mimile était à la gare, je l’y ai laissé avec les ballots (1).
8h30 : Arrivée à Vitré. Arrêt de plus d’une heure sans sortir de la gare. Depuis Fougères, nous étions escortés par deux majors du 6ème  où nous avons pris nos cartes de peur que nous défilions. A Vitré un sergent nous a pris et conduit jusqu’à Rennes où nous sommes arrivés à 10 heures 30.
Caserne Saint-Georges à Rennes

Là, serrés par les sergents du 41ème, emmenés à St Georges où nous avons du remplir un tas de formalités. Ensuite, voyage en ville par 4 et comme point terminus Mac Mahon. Nous étions tous heureux d’être arrivés.
Nous avons chargés tout au long de la route, cela valait mieux et nous faisait oublier le chagrin causé par le départ.
Depuis l’arrivée à la caserne M. M . nous nous ennuyons suffisamment. Il n’y a rien à faire. Il a fallu descendre une dizaine de fois pour inscription et visite. Je suis bien logé, comme nourriture, nous sommes bien couchés. Heureusement que je suis avec des copains : 4 de Fougères et 1 de Rennes. Nous ne nous en faisons pas. Hier soir, quelle vie de ” patachon “, presque tous les lits ont été tournés.
Ce matin, corvée en masse : de chambre, d’escalier, patates. Jusqu’ici, j’y ai coupé et comme BAM  suis dispensé de corvée. Nous sommes 10 BAM au 41ème rgt dont 4 dans la chambrée.
Il faut que les quelques paysans pas dégourdis qui sont avec nous marchent. Nous n’avons encore rien touché. Ni vêtement, ni rien à part le quart.
Ah ! la caserne, c’est le rêve. Quoique nous sommes ” libres ! ” pour le moment, je vois à peu près ce que c’est. Le quartier est consigné. Défense de sortir d’ici, que nous ne soyons habillés. Les bleus arrivés du vendredi le sont et passent à la vaccination à l’instant. Ce sera bientôt notre tour.
Je voudrais être un mois plus vieux. Sitôt habillé je demande une permission. Je compte en avoir dans 3 semaines. Ca ce sera le filon (2).
Bonjour chez vous à Clément et à vos soeurs. Egalement bonjour à Pauline. Je lui écrirai demain. Je pense souvent à vous et aux bons moments passés ensembles mais je ne m’en fait pas. J’aurai cru que cela m’aurait d’avantage affecté.
Milles baisers
Votre ami Pierre
Au plutôt de  vos nouvelles SVP

(1) Ndr : le Larousse en 2 vol de 1922 indique : Ballot : Argotique, lourdaud
(2) Ndr : Larousse de 1922 : pop. Bonne aubaine ; emploi agréable ; poste sans danger, etc : avoir le filon, ce n’est pas le filon.

07.01.16

Fougères, le 7 janvier 1916

Ecrit par Pierre

Fougères, le 7 janvier 1916,
Mesdemoiselles Angèle et Pauline,
Tout d’abord merci de votre charmante carte qui m’a fait bien plaisir.
Merci également de vos bons souhaits ainsi que de vos chères photos. Elles m’aideront à passer les moments désagréables de la caserne et me feront regretter davantage le patelin ainsi que les bons moments que nous avons passés ensemble.
Bien noté vos instructions au sujet des futures correspondances. Dorénavant, elles vous seront remises par Mlle Angèle.
Je vous demanderais de ne plus jamais me causer des familles G  & B . Elles n’en valent pas la peine.
Croyez, Mesdemoiselles, que malgré que j’aille à Rennes voir comme vous le dites les petites Rennaises, jamais je n’oublierai certaines petites Fougeraises et je doute rencontrer là-bas des jeunes filles aussi aimables que vous l’êtes. Ceci dit très sincèrement. L’avenir vous le démontrera ?
Je ne vois pas autre chose à vous dire pour l’instant. Dès mon arrivée à la caserne, vous recevrez de mes nouvelles et je vous recommande une chose c’est de m’écrire le plus souvent possible. Je ne voudrais toutefois pas abuser de votre bonté, mais je puis vous assurer que l’arrivée de vos missives sera un de mes meilleurs moments.
Je vous dis donc au revoir & bonne chance.
Et vous quitte en vous embrassant amicalement
Un ami
Pierre
Excusez le griffonnage, je suis un peu énervé.